Ils sont une cinquantaine. Pour la plupart, je ne connais d’eux que leur prénom et leur pupitre. Je ne saix pas leur âge, que j’estime entre 25 et 75 ans, à peu près. Je ne sais rien de leurs activités quotidiennes. Je pense que presque tous les hommes et une bonne moitié des femmes travaillent, mais je n’en suis pas sure, et je ne sais pas dans quoi. Certains sont toujours en short, d’autres arrivent avec le badge de leur boite encore au cou. Bref, ce sont presque des inconnus. Que je retrouve tous les mercredis soir autour d’un piano. Pour chanter. Comme on chante, on discute peu. C’est pour cela qu’au bout de presque trois ans, ce sont toujours des presque inconnus.
Pourtant, qu’est-ce que je me suis attachée à eux ! Ils sont ce qui me manque le plus de la Malaisie quand je suis en France. Quand nous partons quelques jours, j’essaie de prévoir notre départ du jeudi au mardi, histoire d’être là le mercredi. Et ces derniers temps, quand l’un d’eux a eu de gros soucis, il n’est pas sorti de ma tête durant des jours. (Quand je vois que la politique d’immigration française est identique à celle de ce pays où les droits de l’homme sont conchiés, j’ai honte, mais c’est une autre histoire).
Depuis trois ans, ils m’étonnent encore. Toujours sur les deux mêmes domaines, princialement. J’ai nommé la bouffe, et la musique. Ils sont facinants.
De temps en temps, on fait une petite bouffe, histoire de pouvoir discuter enfin avec ceux qu’on cotoie si souvent. Dans ces moments, on découvre un peu l’intimité des uns et des autres. Et j’aime beaucoup ces moments. Et c’est là qu’on se rend compte que certains peuvent avaler n’importe quel vin avec n’importe quel aliment. Ca, pour moi, c’est absolument inhabituel. Quand je pense qu’on a passé une soirée entière à choisir UN vin pour le plat principal lors de notre marriage. (Les autres, c’était déjà bouclé). Ils peuvent aussi se faire un repas en alternant salé/sucré/salé/sucré une bonne quinzaine de fois. L’un d’entre eux peut avoir une assiette entièrement pleine et manger quand même dans celle des autres ! Mais le comble de l’élégance, et je vous défie tous d’en faire autant, c’est le brie, oui oui, le brie, fromage français, mangé aux baguettes. Petit exercice : prenez une assiette dans la main gauche et une paire de baguette dans la main droite. Avec vos baguettes, coupez une bonne part de brie et mettez-le dans votre assiette. Mettez à côté (avec les doigts, vous avez le droit) quelques crackers (oui, je sais, c’est meilleur avec du pain, mais la Malaisie a été anglaise des années, ça laisse des traces : une absence cruelle de gastronomie, et les pluies quotidiennes !) Ensuite, coupez avec vos baguettes (toujours avec une seule main, hein, ne lachez pas l’assiette) un petit morceau de brie et étalez-le grossièrement sur un cracker. Et c’est maintenant qu’on attend LE geste élégant : attrapez votre crackers entre les deux baguettes pour le porter délicatement et lentement à votre bouche. Non, pas une dessous et une dessus qui écrase le brie, mais une de chaque côté du crackers. Réussi ?
Mais le plus facinant, avec eux, c’est le naturel avec lequel certains peuvent s’assoir devant le piano, et poser leurs doigts sur le clavier. Parce que si on compte bien, des doigts, ils n’en ont que 10. Alors je me demande toujours comment ils arrivent à sortir 100 000 sons magnifiques à la seconde avec simplement 10 doigts et une grosse boîte en bois pleine de fils métaliques! De vrais Dieux. Je pourrais rester des heures à regarder les doigts sur les touches.
Bref, le jour où on quittera ce pays, si on le quitte un jour, ils vont sacrément me manquer.